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 La frontalité spatiale.
Est-il architecte, ou sculpteur, ou peintre ? On ne sait pas; personne ne le connaît. Tant mieux ! Voilà qui nous débarrasse de sa biographie passée, présente et à venir. Quelques-uns ont vu certaines de ses sculptures. Cela ressemble à du Brancusi. - Ça date - Cela fait socle et lui ferait bien assis dessus en bronze ou en marbre... Arrachez-lui un mot. Bon courage ! Le Bouteiller ? Connais pas ! Cependant il existe, je l' ai rencontré plus ou moins barbu, dubitatif avec une constante : l'humilité. Il dit : " tu crois ? ", " j' aime plutôt ça ", " mes dessins, tu crois qu' ils sont si mauvais pour qu' "ils" ne les prennent pas ? " C' est énervant, un type d' une telle humilité qu' il voudrait à ce point cacher son travail ! Son travail, justement est une grille, une grille protectrice, en recul, il est caché derrière " lui " en retrait. Anonyme ! C'est comme s' il ne tenait pas le pinceau ou le crayon. Et puis on le rencontre. L' atelier est rangé, il attend quelqu'un, qui ? Ça ne sent pas la térébenthine, il arrive en vélo. Touriste, touriste au travail comme Nerval traduisant Goethe sans connaître l' allemand. Comment éviter de se montrer non peintre quand on l' est à ce point ? Parce qu' il y a ces peintures. Impeccables, anti-systématiques dans le creuset d'un système unique, répétitif, lucide, conscient. Abstrait, évidemment; comment pourrait-il en être autrement de l' espace frontal, la perspective bannie plastiquement; exacte intellectuellement : poème d'un poète qui peint, comme un pommier fait des pommes. Je le soupçonne, petit garçon d' avoir envahi des plages de moulages à partir de sable mouillé. Je l' ai connu il y a une quinzaine d' années décalquant des poissons sur des toiles. " Je ne peux pas faire autre chose ", disait-il !
Aujourd'hui, sa peinture a pris le poids du sable. Sans référence bien entendu. Le Bouteiller n' appelle personne, ne rappelle personne. Il travaille et on ne s' en doute pas. Sa peinture ne se souvient de rien. Elle est immédiate. Belle comme un coup de foudre. Terrible comme un chagrin d' amour ou de joie. C'est la raison pour laquelle il superpose la touche. Un peu comme Monet. Il ' donne ' des coups de pinceau. Au sens premier, il serait imperceptible si on le croyait. Mais on n'est pas d' accord avec lui. Sa peinture doit être montrée et vue si possible. Il n' y croit pas, bien entendu ou fait semblant de ne pas y croire. Parce qu' il croit à l' artisanat, se penche sur une pièce, redit " tu crois ? ". Et tout le monde est sûr et certain qu' il ne le fait pas pour attirer la contradiction.
Il faut voir la peinture de Le Bouteiller comme on entend une fugue de Bach. C'est évident, mais il y a un contrepoint à plusieurs voix. On focalise ou pas. Il y a l'ensemble et la précision des détails superposés. Il joue à plusieurs mains; il nous faudrait plusieurs yeux. Et loucher considérablement.
Texte et photographie de Patrick HEBERT ( 4 novembre 1996) |
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